Russell Coutts : retour à l’essentiel
19
févr..2018

Russell Coutts : retour à l’essentiel

L’objectif principal de la Russell Coutts Sailing Foundation est d’initier les enfants aux joies de la voile tout en aidant chacun d’eux à se forger son caractère et à gagner en confiance. Craig Leweck, rédacteur en chef du magazine Scuttlebutt, a rencontré Russell Coutts pour faire le point sur la situation.

 

Vous êtes très impliqué dans la voile jeunesse. Quel est votre constat ?

 

Plusieurs raisons freinent les tout-petits dans leur découverte de ce sport. Le coût est l’un des principaux facteurs. L’achat d’un voilier junior de plusieurs milliers d’euros représente une charge financière énorme pour les parents, surtout pour un sport que l’enfant risque de ne pas aimer. Comparez cela à l'achat d’un ballon de foot et de crampons... Vers quelle activité pensez-vous que la balance va pencher, surtout dans les familles pour lesquelles il est difficile de sortir 200 dollars par mois ?

Une solution consiste à mettre en place un système de crédit-bail qui permet aux enfants de goûter au sport en navigant sur des bateaux de qualité qui sont soit d'anciennes embarcations destinées à la casse qui ont été restaurées, soit des bateaux neufs achetés grâce à la contribution d’entreprises du secteur. Les enfants peuvent ainsi découvrir si le sport leur plaît ou non. Si ce n’est pas le cas, rien n’est perdu. Si le sport leur plaît, l’engagement financier augmente graduellement au même rythme que leur intérêt.

Le second facteur bloquant est le temps. L’époque où les parents devaient accompagner tous les week-ends leur progéniture aux cours de voile est révolue. Il n’est même plus question d’un jour entier. On ne vit plus de la même manière aujourd’hui. La voile n’est pas le seul sport concerné : le golf connaît les mêmes problématiques. Cela explique pourquoi les fameuses « Beer can races », courses de fin de journée en semaine, connaissent un tel engouement et sont davantage prisées que les compétitions qui s’étalent sur une journée complète pendant le week-end.

On assiste aussi à un phénomène de surenchère dans ce sport. Toujours plus de courses dans une même journée, par exemple, en empiétant sur le temps libre des enfants qui ne peuvent alors s'amuser un peu ensemble. Ces moments comptaient beaucoup dans la voile jeunesse de l’époque. Ils étaient pour beaucoup dans le plaisir que j’avais à pratiquer ce sport. J'avais quelques amitiés très fortes qui ont beaucoup compté. C’était motivant.

Le dernier facteur qui empêche ce sport d’évoluer est sa complexité. On en fait trop. Les enfants sont envoyés à plusieurs milles des côtes, avec presque autant de bateaux suiveurs que d’équipages. Ce n’était pas comme ça quand j’étais enfant et c'est beaucoup demander aux parents d'aujourd’hui. Plutôt que de faire une course au large, rapprochons l’événement des côtes. Les parents pourront ainsi y assister et les enfants éprouveront certainement plus de plaisir à y participer. Il faudra certainement contourner quelques obstacles, mais c'est aussi ce qui est intéressant dans la navigation.

J'adore naviguer dans des endroits inattendus. Je me souviens notamment de la course de l’Admiral's Cup dans le Solent. C’était celle que je préférais. On devait se frayer un passage autour des obstacles. Il est inutile de chercher à s’éloigner des côtes où rien n’influence le vent pour garantir la plus grande équité à tous les participants.

Un bon navigateur peut sortir dans n’importe quelles conditions et se débrouiller par brise de mer comme par vent de terre. Bien sûr, on peut argumenter que l’événement est tellement soumis aux variations qu’il est impossible d'analyser quoi que ce soit. Mais, la plupart du temps, par vent de terre, on peut lire les changements sur la mer et on peut habilement se frayer un chemin dans la course en fonction de son niveau.

Je pense donc qu'il n’y a aucune raison de ne pas rapprocher les courses de la côte, et de raccourcir le temps passé sur l’eau. La régate ne prend ainsi qu’une matinée ou un après-midi, au lieu d’une journée entière.

Pour ce qui est de la programmation de plusieurs courses dans la même journée, cette méthode convient pour la tête de flotte, mais on en oublie les autres participants, ce qui ne devrait pas être le cas. Que fait-on des enfants en queue de peloton qui ont participé aux cinq courses et ont terminé chaque fois presque derniers ? Pensez-vous vraiment qu'ils vont vouloir réitérer l’expérience ? En diminuant le nombre de courses, les derniers arrivants peuvent faire une pause à sec et passer du temps avec les autres. Ils peuvent se faire conseiller et revenir la semaine suivante remontés à bloc.
De mon point de vue, les problèmes que vous décrivez ne se cantonnent pas à la voile junior. Tout à fait. La tendance veut qu'on en fasse toujours plus dans le milieu de la voile en général, ce qui n’est pas sans rapport avec la façon dont la compétition a pris tellement d’importance dans ce sport. Mais j’insiste sur le fait que cette manière de faire ne bénéficie qu'à la tête de flotte, alors que nous devons tenir compte de tous les concurrents. Nous devons trouver un équilibre entre navigation et temps libre de socialisation.

Quand vous sortez de l’eau à la fin de la journée après trois ou quatre courses, et que le vent était de la partie, vous êtes vanné. Vous dégréez le bateau en ne pensant qu’à une chose : prendre une douche et vous coucher. Les choses étaient vraiment différentes à l’époque. À mon avis, c’était une vraie chance et une grande force de pouvoir passer du temps au yacht-club avec les potes après la course. Cette dimension compte pour beaucoup dans la voile telle que je la conçois et représente une des valeurs les plus importantes dans la manière dont nous vivons ce sport.