Mi casa es tu casa
23
sept..2015

Mi casa es tu casa

En Mars 2015, dans le cadre d’un échange de maison, Carine Camboulives et Manu Bouvet quittent , avec leurs 2 filles, leur maison de Maui pour une nouvelle tranche de vie sur la côte Chilienne. Sous les fenêtres de leur nouvelle maison les attend une gauche sans fin. Au Nord comme au Sud du pays, des paysages à couper le souffle s’étendent à perte de vue. Au delà des sessions de SUP c’est une nouvelle vie à adopter et une belle experience à partager.

 

Que hora son mi corazon?

Il est difficile de donner l’heure en cette journée fantomatique de la côte Péruvienne tellement le brouillard est épais. L’océan a beau se trouver à une cinquantaine de mètres en contre-bas, aucun indice de sa présence; pas même le bruit des vagues absorbé par l’épaisseur cotonneuse. Le désert de sable et de pierres, qui fait normalement office de paysage, est totalement invisible.
“C’est quand même bien mieux au Chili! Je peux vous le garantir!” Je ne parviens pas à discerner mon interlocuteur avant que sa silhouette ne sorte du brouillard à 2 mètres de moi! A peine remis de ma surprise il poursuit: “ Les vagues y sont plus consistantes et pêchues et le paysage plus joli…et je ne parle même pas du vin!” conclut-il avec un sourire moqueur.
Je découvrirai par la suite que Felipe est architecte et qu’ à l’instar de ses compatriotes Chiliens, brûle en lui un amour inconditionnel pour son pays.
-“Est-ce que tu connais le Chili?” poursuit-il
Je me retrouve un peu pris de court, hésitant à avouer cette lacune de peur qu’une avalanche promotionnelle de la destination ne me tombe dessus. Elle est parfois déclanchée par le voyageur rendu nostalgique de son pays après plusieurs jours de mauvais temps.

Je me résous à avouer n’y être jamais allé. “Mais la destination est sur ma liste.” M’empressais-je alors de préciser avant de poursuivre: “Avec Carine on aimerait même s’installer un moment en Amérique du Sud afin d’améliorer notre Espagnol et mieux connaître le continent et ses vagues”
- “ Le Chili est la meilleure base pour le faire” dit Felipe avec aplomb tout en sirotant son Pisco Sour. “D’ailleurs savez-vous que le Pisco est Chilien et non Péruvien?”
- “Non, je crois plutot que c’est une boisson française” intervient alors Carine dans un éclat de rire.
Le brouillard ne se décide pas à se lever alors nous poursuivons cette discussion avec Felipe qui ne tarde pas à nous avouer son désir de passer du temps à Hawaii avec sa femme et son fils Pedro. Une année plus tot, Carine, notre fille Lou et moi avions fait un échange de maison sur l’île de Moorea en Polynésie Francaise. Nous avions beaucoup aimé le concept: “tu t’occupes de ma maison, je m’occupe de la tienne” et l’absence d’argent dans le procédé. Le sentiment de vivre comme un “local”, d’être accueillis comme un ami de longue date est le meilleur moyen de découvrir un pays!
-“Pourquoi ne pas faire un échange de maison puisque nous souhaitons la même chose?” lui proposais-je d’emblée.

Avant de faire des plans sur la comète, nous découvrons nos passions communes pour l’océan, le windsurf, le surf, la nature et le bon vin. Voila qui est assez pour passer un bon moment par une journée de mauvais temps. Puis Felipe est rentré au Chili, nous a Hawaii et nous nous sommes perdus de vue.

“Fast forward” 6 ans plus tard sur le parking de la plage d’Hookipa à Maui. J’écoute nos amis windsurfers pro Robby Swift et Victor Fernandez me vanter les mérites du Chili (décidement, voilà que çà les prend eux aussi!) dont ils reviennent. Ils ont tellement aimé les vagues et ce qu’il y a autour qu’ils ont acheté un terrain ou un certain Felipe, windsurfer/architecte leur dessine la maison de leurs rêves au-dessus du spot. Tiens…çà me rappelle quelqu’un…J’essaye de suivre les signes que la providence met sur mon chemin; alors je me remets à rêver d’une escapade Sud Américaine prolongée.
Pour faire court, Felipe, sa femme Barbara, Carine et moi convenons après une conversation de 15 mn sur Skype qu’un matin du mois de Mars 2105, Felipe nous attendrait a l’aéroport de Santiago avec un camion pick-up assez grand pour accueillir une famille de 4 et ses planches pour 6 mois. Cinq jours plus tard nos quatre amis Chiliens partirons pour Maui ou nos copains “hawaiiens” les guideront jusqu’ à leur nouveau chez-eux.

No tengo satisfacion, no tengo calefacción.

Je crois ne jamais avoir pris mon petit dejeuner avec un bonnet et un blouson de ski. En camping évidemment mais pas en intérieur … à part une fois peut-être à Serre-Chevalier quand le chauffage du chalet de mon pote était tombé en panne en plein mois de Février. Il fait froid sur la côte Chilienne le matin en automne, et la maison mono-bloc faite de verre et de bois dessinée par Felipe, prend l’air depuis le dernier tremblement de terre.
L’école des filles démarre à 8.30 et il fait encore nuit quand nous nous levons. Les premières lueurs du jour révèlent lentement l’océan Pacifique qui s’étirent à perte de vue sous nos fenêtrent, dessinant alors la plus belle vue à laquelle un surfer puisse rêver. A une centaine de mètres sous la maison, une longue plage de sable noir s’étire sur 180 degrés. Sur sa gauche, une avancée rocheuse marque le début d’un point-break ou une gauche puissante vient entamer son déferlement qui ne s’interrompt que 200 mètres plus bas sur la plage. Pendant que les filles dégustent un petit déjeuner de champion typiquement Chilien fait d’avocat étalé sur du pain grillé, je regarde les vagues dérouler et imagine déjà la session qui m’attend. Pendant les 7 mois que durera ce séjour Chilien je réaliserai à quel point il est impossible de mener à bien une activité d’intérieur quelconque sans être en permanence distrait par une telle vue. En tout cas je suis incapable d’y résister.

Il faut quinze minutes de voiture sur une piste sinueuse et poussiereuse pour rejoinder l’école ou Lou et Shadé commencent l’année scolaire (début Mars au Chili). L’école se trouve au milieu d’une ferme dans les collines de l’arrière pays. Au loin, vers l’Est les sommets de la Cordillère des Andes virent à l’ orange sous les premiers rayons du soleil pendant qu’ à l’Ouest la nappe bleue du Pacifique rappel qu’au Chili, la mer n’est jamais loin. Ni Lou ni Shadé ne parlent un mot d’espagnol ni ne connaissent qui que se soit dans l’école. Cet inconvenient temporaire n’empêche pas Lou de regretter l’arrivée du week-end au bout de deux semaines de classe! Elles se trouvent tout de suite très à l’aise dans cette structure Waldorf qui a été entièrement construite et imaginée par Felipe et son associé “Pelado”. Les deux architectes à l’esprit libre, surfers, musiciens étaient à la recherche d’une vie alternative loin de Santiago la traditionnelle. Quelques centaines de kilomètres vers le Sud ils trouvèrent leur petit coin de paradis. -“On apprend plein de trucs mais on n’a pas l’impression de travailler”. Voila comment Lou me résume l’éducation Waldorf qui en des termes plus compliqués est un courant pédagogique qui articule enseignements intellectuels et activités artistiques et manuelles pour que l’élève participe activement à son propre apprentissage.
Ce qui nous plait à Carine et moi est que les enfants commencent la journée par entonner un hymne à la nature. Plus tard, au déjeuné ils mangent ce qu’ils ont aidé à faire pousser sur la ferme.

Chaque après-midi est dédié à un atelier different: Lundi: musique, Mardi: surf (je suis impressionné de voir les gamins, dont Lou “l’Hawaiienne” rester des heures en cagoule dans l’eau!), mercredi: tricot, Jeudi: théatre et Vendredi repos (c’est pas “atelier repos”, c’est juste que les gamins sortent plus tôt ce jour-là!).
Ce qui rend vraiment cette école encore plus attrayante est sa proximité avec une des meilleures vagues de la région! En effet une fois les filles déposées à l’école je continue la même route sinueuse au milieu des eucalyptus et des pins jusqu’à ce que la route semble s’arrêter devant un précipice au-dessus de la mer. En y regardant bien, en contrebas, un petit chemin strié de creuvasses plonge vers la plage. Il est ouvert aux voitures et la mienne (enfin celle de Felipe plutôt) s’y engage presque chaque matin en mode 4x4 low à 2km/h debout sur les freins. C’est simple, si les freins lachent, je suis mort. Quand on prend ce meme chemin en famille, personne ne met sa ceinture et au moindre pépin on saute, telle est la consigne!

C’est en tout cas le chemin le plus court pour ma session de SUP matinale qui se fait en solo la plupart du temps, les surfers Chiliens n’étant pas des lèves-tôt.
La côte Chilienne dans cette region du centre offre la même topographie sur des dizaines de kilomètres: d’ immenses baies avec des collines couvertes de pins et d’eucalyptus bordent des plages de sable noir. Sur leur extremité gauche, une avancée rocheuse marque le début de point-breaks parfaits. Jusqu’ à très récemment la nature environnante demeurait comme au premier jour. En effet, une fois assis au line up je constate que l’empreinte humaine est négligeable, ce qui m’apporte un sentiment de bien-être à nul autre pareil.

 

Politik Kills

Cependant la situation se détériore ces derniers temps. La star du surf Chilien, Ramon Navarro devenu aussi lanceur d’ alerte en matière de développement côtier incontrôlé se fait entendre. Son spot de toujours, Punta de Lobos est l’ emblème du surf de gros en Amerique du Sud. La pointe, qui fait face aux deux énormes cailloux sur lesquelles la vague démarre est convoitée par des promotteurs immobiliers qui rêvent de se faire ensevelir sous une vague de Pesos (Lobosporsiempre.org). Le Chili est connu à travers le monde, tout comme le Canada d’ailleurs, pour la beauté de sa nature. Sans y regarder de plus près on qualifierait aisément ces deux pays de “green”, leur prêtant au passage des vellléités “écolos”. Mais la feuille d’érable sur le drapeau de l’un et les images d’Epinal de Patagonie pour l’autre ne font pas illusion longtemps. Les deux pays, en exploitant outrancièrement leurs ressources minières ont, non seulement défiguré et pollué des milliers d’hectares de nature mais aussi contribué à l’affaiblissement ou à la disparition des peuples premiers (Mapuche pour l’un et Indien pour l’autre. Deux peuples qui ont fait du respect de leur environnement le pillier de leur civilisation ). Pour ce qui est du Chili, le magnifique film “180 degrés Sud” explique très bien, entre deux sessions de surf, ces enjeux.
Pendant notre séjour nous avons rencontré de nombreux surfers Chiliens qui nous ont fait part de leur crainte de voir leur côte défigurée. Ils s’étonnent aussi de l’attribution de permits de construire pour de luxueuses résidenses privées en pleine zone innondable et sans la moindre étude préalable d’impact sur l’environnement.
Le Chili a une forte activité sysmique qui l’expose à de forts tsunamis!

Il est difficile d’être sans cesse témoin, à travers le monde, des abus que subit l’environnement. Le plus souvent c’est au bénéfice d’une minorité aisée et au détriment de la population locale qui finit par perdre sa terre ou son usufruit. Cette démarche spéculative et à court terme, dicte le développement côtier de nombreux pays. Nous en avons été témoins surplusieurs spots à travers le monde comme sur l’île de Sal au Cap Vert ou des complexes immobiliers fantomes ont poussé au milieu des dunes, financés par le blanchiment d’argent de la drogue. Sur la merveilleuse pésinsule du Bukit a Bali c’est la corruption dont l’Indonésie est championne du monde qui laissent les bulldozers défigurer la falaise. Ils donnent vie aux délires mégalomaniaques du fils de l’ancien président Sohearto. A Hawaii, les barons de l’Industrie du pesticide tel que Monsanto souillent sans relache les terres Hawaiiennes mais la révolte gronde. “Don’t give up the fight” nous rappelle Bob Marley qui a aussi des fans au Chili.
Il faut esperer que sa voix se fasse entendre au delà de la Cordilleres des Andes et force le gouvernement Chilien a comprendre qu’il a plus interêt à preserver la côte qu’ à favoriser son developpement sauvage.

Para el coyote no hay aduana

Alors que nous avancons dans l’hiver Chilien, le vent du Sud qui d’habitude se lève dans l’après-midi brille par son absence. Les sessions de SUP sont alors bonnes à n’importe quelle heure de la journée. Le Stand Up est l’arme absolue dans la région car le fort courant qui traverse les spots à certaines marées est beaucoup plus facile à gérer debout avec une pagaie que allongé à la rame. Je parviens sans trop de problème à atteindre l’endroit fatidique ou le courant s’inverse et permet le repos. J’ai l’impression que les autres surfers sont sur un tapis roulant et que la moindre baisse de régime dans leur bras les fait disparaître!
Autre avantage du SUP et non des moindres dans ces froides contrées; le fait de ne pas etre immergé en permanence qui permet des sessions plus longues!

A la vue d’une carte du Chili on pourrait attivement conclure que le pays se résume à une longue bande côtière. Avec plus de 4000km de façade Pacifique pour seulement 177 Km de large le Chile a les pieds l’eau (froide) mais la tête dans les montagnes. Alors que nous approchons des vacances scolaires d’hiver du mois de Juillet, nous envisageons d’amener nos planches de SUP sur les lacs altiplaniques de la Cordillère des Andes, à la frontière avec la Bolivie. Nos amis Chiliens ne tarissent pas d’éloges sur la region et la perspective de ramer au milieu de tels paysages suffit a motiver toute la famille. Le Désert d’Atacama au nord du Chili est un endroit unique au monde qui demande une petite période d’adaptation sensorielle pour voir et ressentir la magie qui s’y trouve. Un peu comme ces images à effets d’optique qui demandent un moment de concentration pour finalement voir surgir telle forme ou tel mouvement. Ici, au premier regard tout n’est qu’immensité rocheuse désertique et monochrome, à perte de vue. Petit à petit l’oeil réveille son entière capacité à discerner. Alors, ce qui n’a pourtant jamais été caché nous est révelé. Des nuances dans les tons, des variations de couleurs au fur et a mesure que la journée avance et des formes jusqu’ici inconnues surgissent de ce paysage extra-terrestre. Ce qui semblait jusqu’alors plat apparait en 3D et l’horizon semble reculer au fur et à mesure que le regard parcourt le paysage. Nous restons hypnotisé par ce décor pendant la semaine que nous passons entre 2000 et 5000 mètres d’altitude.

Que se soit en marchant, conduisant (beaucoup de temps en voiture dans le coin) ou ramant sur les lacs altiplaniques, ces paysages nous ont littéralement couper la parole, ce qui est une performance sur des jeunes enfants! Le fameux bruit que fait le silence ou cette présence lourde qui émane de l’absence de tout son vous met ici au pas, obligeant chacun à participer à ce concert. Avoir un SUP dans un coin pareil fait prendre une tout autre dimension à l’expérience car il donne acces à un terrain de jeu à nulle autre pareil. Il existe dans ce desert des lagunes aux couleurs Polynésiennes dont la vision improbable surgit après des heures de conduite en ligne droite! L’altitude a laquelle elles se trouvent ferait prendre pour de la neige les cristaux de sel blancs qui les entourent à perte de vue. Ici, deux mini lagunes parfaitement circulaires à la profondeur abyssale trouent l’immensité désertique. Lou et Carine choisissent chacune la leur, y déposent leur planche de SUP yoga sur l’eau translucide et s’y installent pour enchainer des poses. Je m’éloigne un peu d’elles avec Shadé en marchant sur les cristaux de sel pour mieux contempler cette scene irréelle.

Mi swing es tropical

Une fois habitués à la haute altitude des environs de San Pedro de Atacama nous décidons de nous rendre jusqu’au lagunes altiplaniques qui sont des lacs de montagnes situés à 5000 mètres d’altitude environ. Le coeur de l’hiver n’est peut-être pas le meilleur moment de l’année pour s’y rendre car la glace qui recouvre leur berge ne facilite pas la mise à l’eau! Et Carine de constater à ses dépends que la pagaie n’est pas le meilleur outil pour casser la glace! En revanche, cette saison, en plus de couvrir de neige les sommets alentours, gratifie parfois les vallées en contre bas de quelques goutes de pluie qui suffisent à métamorphoser le décor d’un tapis de fleurs jaunes fluorescent.

De retour sur la côte, dans notre petit village de pêcheur préféré, nous réalisons qu’il nous faudrait beaucoup plus que sept mois pour voir tout ce que nous voudrions du pays. Nous rêvions de la Patagonie, imaginions l’île de Robinson Crusoe et celle de Chiloe, pensions traverser en SUP les lacs du Sud ou surfer les vagues puissantes de la région d’Arica au Nord. Nous réalisons que nous apprenons aussi beaucoup sur le pays en restant chez nous, en nouant des amities avec les copains de sessions, les autres parents d’éleves et voisins. Cette vie sociale est d’autant plus agréable au Chili que les Chiliens sont super accueillants, chaleureux et que toutes les occasions sont bonnes pour ouvrir sa maison afin de partager un bon verre de Carmenere autour d’une parilla (BBQ), meme avec quelqu’un comme moi qui ne mange pas de viande!
Apres 6 mois au Chili Carine est prête a retrouver le climat plus clément de Maui. Les filles aiment tellement leur école et moi les vagues Chiliennes que nous aurions pu rester un peu plus mais déjà l’appel d’ “El Nino” est dans l’air. D’apres les prévisions, le meilleur hiver de l’histoire nous attend à Hawaii. A Maui, Felipe a déjà commander un quiver de nouvelles planches et il n’est plus question pour lui de partir avant le début de la fête! Il a trouvé une autre maison ou passer l’hiver. Son enthousiasme est déjà légendaire sur le North Shore de l’île puisqu’il n’a pas raté une seule bonne (ni mauvaise) session sur les 6 derniers mois!

Alors que j’écris ces lignes Felipe, Barbara et leur 2 fils sont rentré au Chili il y a quelques mois. Le meilleur hiver de l’histoire a tenu ses promesses mais Felipe a toujours du mal à reconnaitre qu’il existe un endroit au monde ou les vagues rivalisent avec celles du Chili! Je l’entends d’ici nous interpeller
-“ Et le vino, amigos, vous le trouver meilleur à Hawaii aussi?”

Manu Bouvet