MANHATTAN TRANSFERT
01
mars.2018

MANHATTAN TRANSFERT

Nous avions remarqué la SEA Paddle NYC race l’année dernière en voyant des photos de Kai Lenny. Nous nous y sommes intéressés, 40 km (25 miles) de course autour de Manhattan, voilà un challenge intéressant.
C’est un évènement associatif, cela se fait beaucoup aux USA. Chaque concurrent devait récolter le plus de fonds possible pour des associations de protection de l’océan. D’autres concurrents ont choisi de soutenir les associations prenant en charge des personnes atteintes de l’autisme.

L’évènement paraissait super donc nous avons contacté les organisateurs ainsi qu’Oxbow puis nous avons décidé de le programmer sur notre calendrier de courses. L’opportunité d’aller à New York ramer était bien trop belle pour ne pas embarquer notre pote Valère Caneri dans l’aventure !



Le parcours s’annonçait relativement plat, ce que nous aimons particulièrement. Le challenge nous a attirés et nous avons donc organisé l’envoi de nos nouvelles Oxbow Racer Flatwater en 14’. Nous nous sommes programmés un entraînement de deux semaines et demie après avoir observé une courte phase de repos après deux mois de compétitions principalement sur l’Euro Tour.

Nous ne nous étions encore jamais préparés pour une telle distance donc nous avons testé différentes boissons énergétiques faites maison pendant nos entraînements. Et surtout nous avons enchaîné des séances de trois heures à quatre heures de rame chez nous en Méditerranée et sur le Lac Léman. Le 1er août, nous décollons de Genève pour un trip que nous n’oublierons pas. Sans le savoir, nous allions participer à une des courses les plus difficiles de notre vie.

Jour 1

Après avoir passé une nuit dans un petit AirBnb autour de Chinatown, nous avions prévu de repérer le parcours le matin et d’aller déballer nos planches l’après-midi au Manhattan Kayak Club. Nous sommes réveillés à 5 heures du matin avec le décalage horaire. Nous nous amusons de voir l’animation en plein Wall Street avec toute cette foule allant au bureau, le café à la main, comme dans les films ! Il faisait déjà assez chaud, mais la climatisation du métro nous a vite fait comprendre que les changements brusques de températures seraient notre quotidien.

Direction la côte Est de Manhattan pour observer les vingt premiers kilomètres et Hell’s gate, le passage le plus compliqué et mouvementé, point d’intersection de la East River et de la Harlem River. Nous sommes ensuite montés au Nord vers le Bronx dans un coin qui contraste avec les buildings du Sud : le décor est une grande forêt et un parc. Après avoir passé la matinée à marcher et à utiliser toutes les lignes de métro, nous rentrons nous reposer.

L’après-midi, direction le Club de Kayak And SUP de Manhattan où nous avons été très bien accueillis. Jay, le gérant, nous présente les membres et le club, super infrastructures avec des entraînements réguliers en race et avec une mise à l’eau face à un joli petit bateau : l’Intrépide, le porte avion de la seconde guerre mondiale. Nos nouvelles planches sont bien là, nous les déballons devant les yeux émerveillés des rameurs du club. Nous terminons cette journée bien remplie dans un Italien pour commencer à se charger en glucide même si on se laisserait bien aller à une petite collation locale.

Jour 2
Nous retrouvons l’équipe de Horue Movie (Valère et sa copine Desy qui est photographe). Nous leur montrons les différents spots reconnus la veille, le départ à Brooklyn Bridge et les quais sur la East River. Cela leur permet de tester les angles de vues et valider les lieux pour le jour de la course. Nous déjeunons dans un restaurant avec buffet où le système de paiement (au poids) ne tourne pas vraiment à notre avantage. Effectivement connus pour être de bons mangeurs, nous remplissons nos assiettes de manière considérable étant à J-2 de la course ! Surprise quand tu te rends compte que 1 pound, ce n’est pas tant que ça. Premières images pour la vidéo l’après-midi au Club de Kayak et SUP et teste de nos planches. Il y a de belles couleurs devant le porte-avions. Nous prenons nos marques sur ces planches que nous trouvons très rapides.

Jour 3
J-1 avant la course. Nous avons les jambes lourdes des marches effectuées les jours précédents et nous décidons de prendre une journée off. En fin d’après-midi, nous avons rendez-vous proche du départ dans un petit restaurant pour retirer les dossards et dîner avec les participants. Nous discutons des conditions que nous aurons le lendemain, de la marée, du vent, des Hell’s gates. Apparemment pas trop de courant, nous l’aurons avec nous les vingt premières minutes puis contre nous pendant 15 km et enfin avec nous jusqu’à la fin du parcours. Le départ se fera à 9 heures le lendemain pour les élites et 8 h 30 pour la catégorie amateur (respect car 40 km sans avoir l’habitude de ramer, c’est difficile). Nous croisons quelques-uns de nos concurrents, parmi eux quelques têtes connues, Kai Lenny, Chase Kosterlitz. Après avoir dîné, nous décidons de la stratégie à adopter le lendemain. Nous sommes deux, nous sommes entraînés et nous ne sommes pas là pour faire figuration. Nous savons que le jour d’une course, rien ne se passe comme prévu mais le plan est de partir assez fort dès le départ pour se placer en première et seconde positon puis tenter de se détacher en effectuant des attaques successives.

Jour 4
Levés à 6 h 45, nous prenons un gros petit-déjeuner, nous préparons notre boisson énergétique et nous voilà sur les lieux du départ à Brooklyn Bridge. Jay nous a transportés les planches, heureusement car rouler dans Manhattan est une vraie galère. Valère commence à shooter, nous nous échauffons, nous préparons les planches, nous sommes plus que chauds.

Après quelques coups de rame et avoir assisté au départ des amateurs, nous nous alignons sur la ligne de départ. Nous ne sommes pas si nombreux en élite, environ 40 rameurs. C’est parti, nous faisons un bon départ et nous nous plaçons premier et second comme prévu. Un train de draft se forme derrière nous composé de Chase, Lary Kain (médaillé d’or Olympique en Kayak), Kai Lenny et Garett Fletcher. Nous nous parlons et décidons d’effectuer nos trois attaques successives dans cinq minutes. Nous attaquons et nous entendons derrière « whattt, you have 25 miles guys ». Nous ralentissons, Chase ramène les autres derrière nous et nous repartons de plus belle, nous nous sentons assez bien et nous testons la forme des autres gars. Cette fois c’est Lary Kain qui rame fort pour ramener les autres. Nous recommençons, nous prenons assez de distance cette fois mais nous voyons que le courant devient assez fort face à nous et décidons de temporiser, de conserver des forces pour le reste de la course. Nous ramons une vingtaine de minutes tranquillement pour ne pas tirer les autres. Nous passons devant Valère et son amie, et sommes en très bonne forme à ce moment-là.

Jérémy Nous avions prévu de manger une pâte de fruit toutes les cinquante minutes. Je commence à l’insérer dans ma bouche et une vague de bateau nous surprend avec Kai qui la surf. Je le suis et parviens à surfer tout en mastiquant et là petite faute de carre puis chute. Je me dis « non pas maintenant », je me hisse sur la planche, je sprinte pour rattraper Kai, j’ai mal au ventre à cause de cette pâte de fruit avalée en vitesse. La vague de bateau atteint les bords du fleuve et je me place devant Kai, le draft se reforme.

Ludo Je voyais Jérémy décidé à se détacher du groupe. Je me sens à l’arrière, beaucoup de vagues de bateau se forment et j’en profite. Kai réussi à nous doubler sur notre droite. J’accélère pour le rattraper. Je recolle sur Jérémy et reprends le draft.

Jérémy Nous ramons à bas régime depuis 30-40 minutes et je sais qu’il faut que nous partions sur ce plan d’eau très plat propice à une réussite car c’est là où nous sommes les meilleurs. Kai est entre Ludo et moi, je me dis qu’il rame moins fort que des gars comme Lary ou Chase et c’est peut-être le moment d’y aller pour de bon. J’attaque en sprintant sans regarder derrière, j’essaie de garder une vitesse élevée et je vois Kai qui décroche. Ensuite je rame puissant et fort pour me détacher. Première cassure, le groupe ne me rattrape pas.

Ludo Je vois Jérémy lancer une grosse attaque, Kai qui ne le suit pas, un écart assez conséquent se forme rapidement, je suis content pour lui.

Jérémy Je parviens à gagner du terrain, à me détacher de plus en plus du second groupe en croisant quelques amateurs et prône paddle. Je me sens très bien et je me dis que l’idéal serait de creuser encore l’écart, de sorte à pouvoir relâcher un peu, conserver mes forces pour les trois heures à venir, jusqu’à l’arrivée. Nous avions estimé le temps de course d’un petit peu moins que quatre heures.

Ludo Kai ne rame pas très fort et Lary parle à tout notre groupe en disant « ok, je passe devant et on essaie de le rattraper en faisant des relais. Lary rame fort pendant 15 minutes pour revenir sur Jérémy.

Jérémy Waww, je me suis vraiment détaché, le second groupe est à environ cinq cents mètres ce qui est difficile à rattraper en SUP même en effectuant des relais. Je sais que la course n’est pas terminée et que tout peut se passer mais j’apprécie ce moment de ramer à New York en première position, et je me dis que je suis chanceux. Le courant est avec moi et j’essaie d’en profiter un maximum tout en jetant des coups d’oeil régulièrement derrière moi au cas où.

Ludo Un bateau nous suivait vraiment proche ce qui a formé de très belles vagues pour surfer. J’étais énervé et j’ai crié sur le bateau pour lui dire d’arrêter. Nous sommes très vite remontés sur Jérémy.

Jérémy Après avoir ramé environ 1 h 10 seul, sur la Harlem River, un peu plus que mi-parcours, je regarde derrière moi et là surprise le second groupe est à trente mètres de moi. Je ne comprends pas, je me dis que je dois être fatigué et qu’eux doivent ramer très très fort, ça ne servira à rien de continuer à ramer fort, ils me rattraperont vu leur vitesse. Je commence à sentir les 2 h 30 de course dans les bras et décide donc de rejoindre le draft. Je crie sur Ludo pour essayer de comprendre ce qu’il s’est passé, il me dit de me concentrer et continuer, il a raison.

Ludo Je rejoins Jérémy et je lui dis de se calmer, il reste encore une grosse partie du parcours à effectuer. Il faut que l’on se repose un peu.

Jérémy Nous nous replaçons premier et second et nous sentons les gars plus dynamiques, plus aptes à placer une attaque. Nous approchons de l’Hudson River (descente vers l’arrivée d’environ 15 km) et nous savons que c’est un moment clé de la course car le courant est assez fort. Un bateau à pleine vitesse passe à notre droite pile au tournant de la Harlem River sur Hudson. Chase réussit à en profiter et parvient à surfer la première vague. Je me bats planche contre plancheavec Kai, il glisse bien le bougre. Je rigole intérieurement en me disant que c’est un des gars qui m’a donné envie de me mettre à fond dans le SUP et à cet instant je suis en train de planter ma pagaie dans sa planche.

Ludo À l’entrée de l’Hudson River, je me sentais vraiment fatigué, les autres gars étaient beaucoup plus frais et je me bats pour conserver ma place et rester au sein de ce groupe.

 

Jérémy Je commence à être dans le rouge, Chase a réussi à se détacher et gagne de la distance, nous sommes face au vent avec un gros clapot, et je sais qu’il reste encore 15 kilomètres. À ce moment-là, je me dis « ok ça va être du mental jusqu’à la fin ». Nous savons que nous ne pourrons plus rattraper Chase. Les relais s’enchaînent avec Kai et Lary ainsi que Garrett. Je me cale derrière eux, ils ont fait pareil sur la majeure partie de la course après tout !

Ludo Le draft était vraiment rapide en upwind et difficile à suivre avec des conditions très mouvementées. Je n’avais plus de jus pour tenir ce rythme et j’ai lâché au 25e kilomètre. Je me suis mis à genoux à deux doigts de vomir. Un bateau est venu pour voir si j’allais bien et me donner un peu d’eau. Ça m’a donné du jus pour repartir et terminer les 15 km seul en upwind.
Jérémy Ça devient très difficile physiquement et mentalement, Kai tente de partir sur des vagues de péniches, Lary et Garrett essayent de prendre une autre trajectoire. Je veux tenter la seconde place, profiter au max de leur draft et attaquer à la fin. 10 minutes avant l’arrivée. Lary et Kai parviennent à glisser sur une vague alors que Garett est seul au milieu du fleuve. Kai réussit à décrocher la seconde position suivi de Larry puis Garett qui s’écroule littéralement. J’arrive juste derrière Garett, et en passant la ligne d’arrivée, à la seconde près, je relâche et soudainement grosses crampes à l’ischio gauche, les abdos et le pec droit, le tout en même temps. Je tombe à l’eau.

Ludo J’ai essayé de maintenir un rythme correct pour rester dans la course. Voilà la ligne d’arrivée, le soulagement total après cette course vraiment difficile.
Nos mains sont en sang, nous sommes ivres de fatigue, un peu déçus par notre classement mais heureux d’avoir bataillé, nous ne pouvions pas demander plus. D’ailleurs Garett a terminé avec les pompiers allongés et sous perfusions pendant deux heures. Nous nous réhydratons et mangeons quelques parts de sandwich tout en discutant de la course. J’apprends que le bateau du père de Kai s’est placé à côté du groupe et c’est pour ça qu’ils m’ont rattrapé aussi facilement. Un peu en colère, nous allons profiter du sauna (l’arrivée a lieu dans un énorme complexe sportif) et nous pensons déjà à recommencer cette course l’année suivante.

L’après-midi nous sommes conviés à la remise des prix et un repas sur un bateau à quai. L’ambiance y est très bonne et nous discutons avec les New Yorkais qui ont participé à la course. Nous voulions sortir un peu le soir pour profiter de la vie nocturne de la grosse pomme mais un seul mot nous venait à l’esprit : dormir. Et puis nous avons rendez-vous au sud de Manhattan pour visiter et filmer la Statue de la Liberté très tôt.

Jour 5
Après avoir observé cette dame de fer nous continuons à tourner des images. Nous prenons la direction de Brooklyn en profitant de l’un des meilleurs burgers de NYC. Le soir nous allons filmer à Times Square, en tentant quelques essais vidéos à travers la foule (marcher en arrière sur les passages piétons par exemple).

Jour 6
Nous terminons le tournage avant de reprendre l’avion pour Portland (direction Hood River, une fameuse course de downwind). Nous nous en allons très contents du tournage et nous faisons confiance à Valère qui est un chef pour le montage. Super expérience, ville extraordinaire, nous serons de retour l’année prochaine si tout se passe bien pour prendre notre revanche.

Propos recueillis par GetUp Janv.2018