Le surf, planche de salut en Colombie
20
nov..2018

Le surf, planche de salut en Colombie

Pour suivre leur série Eco-ride « la vague verte », Carine et Manu sont partis avec leurs deux filles documenter une initiative inédite. Sur la côte Pacifique Colombienne, dans la région de Chocó la planche de surf a remplacé le divan du psychanalyste. Pour soigner les traumatismes d’un passé violent, les jeunes suivent une thérapie par le surf. Une action avec une forte dimension écologique.

Impossible de parcourir 50 mètres avec Nick Reeves dans les rues sablonneuses de Termales sans qu’il n’interpelle un gamin ou qu’il ne fasse l’objet d’une sollicitation. Malgré les hauts parleurs qui crachent un puissant Reggaeton, il se fait entendre :
“Salut Camilo, ça va ? Tu es bien rentré de l’école ? Comment s’est passé la traversée de la rivière avec cette marée haute ?” “et toi Hernan, dit à ton frère qu’on l’attend à 3h demain pour le cours de surf” “ Hey Nick, tu me prêtes une planche pour le cours de demain ? La semaine dernière j’ai pris qu’une vague !” Il conclut la conversation d’un Dab tout de suite imité par son jeune interlocuteur.
Nick est Sud Africain d’origine, c’est de là que vient son amour du surf. Il est proviseur dans un lycée de Medellin mais dès qu’il a quelques jours, c’est en temps que conseiller pour la Fondation Buen Punto qu’il se rend sur la côte Pacifique. Elle a pour mission d’offrir aux jeunes Colombiens des opportunités de vie à travers le sport. Il précise d’entrée « Oubliez tout ce que vous avez lu ou entendu sur cette ville ou ce pays en général. Que ce soit vrai ou faux, vous allez juger par vous-mêmes et c’est pour ça que vous êtes venus n’est-ce pas ? » nous lance–t-il avec un grand sourire.
Peu de pays au monde sont autant synonymes de violence et de drogue comme l’est la Colombie. Je m’en suis encore rendu compte hier à notre atterrissage au milieu de la jungle sur la minuscule piste de Nuquí, capitale du Chocó.
- «Tu crois que je pourrais demander à tonton Pablo un peu de vitamine quand j’aurais trop surfé ? »
me lance ma fille Lou du haut de ses 12 ans dans un grand éclat de rire.
- «Ca commence fort ! »
me dis-je… Même si nous prenons soin de parler de la situation des pays que nous visitons à nos enfants comme a des adultes, je reste bouche bée.
La popularité de Pablo Escobar (pourtant mort en 1993), le trafiquant de drogue le plus sanguinaire de l’histoire, n’est pas circonscrite aux quartiers mal famés de Medellin. Sa ville natale s’étend bien au-delà jusqu’aux collèges de Maui !

Nick est un éducateur dans l’âme même si à le regarder déambuler dans ce village, j’ai l’impression qu’il est en campagne électorale. Sauf qu’il est le genre de personne à abandonner toute activité, séance tenante pour prendre un gamin par la main et marcher avec lui 3 km afin d’assurer sa présence à l’école. Ici, dans la région du Chocó, cela passe par le surf. Le mois dernier, un groupe de jeunes du village a même bénéficié d’un voyage surf au Costa Rica payé par la fondation ! « Je suis tombé amoureux de cette région à ma première visite. Même si les vagues peuvent être parfaites, c’est vraiment pour les gens que je reviens ici. Je veux faire avancer la thérapie par le surf car les résultats sont fantastiques” me confie Nick avec enthousiasme. Nous flânons dans le minuscule village. Les cabanes en bois colorées sont prises en étaux entre les assauts de l’océan d’un côté et ceux de la forêt primaire de l’autre.

 

"Les deux planches BIC Surf que nous avons amenées pour le club nous ont instantanément valu un statut de sommité dans le village !"

 

Avec 10 000 mm de précipitation annuelle la région du Chocó est la plus humide au monde. Dans une jungle inextricable ses, habitants, en grande majorité Afro-Colombiens, affichent un des niveaux de vie les plus bas du pays. Du fait de son caractère inaccessible et de sa grande pauvreté, cette région isolée était le terreau idéal pour des activités illégales et violentes en tous genres. C’est dans cette jungle que se sont affrontés pendant presque 50 ans les groupes paramilitaires d’extrême droite et groupes rebelles d’extrême gauche (FARC). Cette guerre a duré jusqu’au traité de paix signé le 24 Août 2016 (qui a valu le prix Nobel de la Paix au Président Colombien Juan Manuel Santos). Au coeur de cette lutte, le contrôle du trafic de cocaïne et l’accès aux mines d’or pour financer la guérilla. Ces années de violence ont laissé des cicatrices douloureuses chez presque tous les Colombiens car le conflit s’est étendu à tout le pays. Pourtant cette région, de part son isolement et ses caractéristiques ethniques reste ignorée par le gouvernement Colombien.

Aujourd’hui, la région est pacifiée et l’armée y est omniprésente. Je le constate le lendemain alors que nous participons au cours de surf du jeudi après-midi. J’aperçois un jeune militaire, uniforme camouflage et fusil mitrailleur en bandoulière (en mode Vigipirate en somme) qui observe la scène assis sous un cocotier quelque peu en retrait. Face à lui, une quarantaine d’enfants, autant de filles que de garçons, se partage gaiement une petite dizaine de planches. Les deux planches BIC Surf que nous avons amenées pour le club nous ont instantanément valu un statut de sommité dans le village !
Les places sont chères mais chacun aura son tour. Carine a un petit groupe de filles en charge alors que Lou pousse les plus petits dans les vagues.
Après les présentations d’usage, je demande au militaire absorbé par la scène : «Tu surfes ? »

« Non…mais j’aimerais bien ! Je viens de la banlieue de Carthagène sur la cote Caraïbes. Pas de vagues comme ça là-bas mais j’aime bien regarder ce cours et le travail de la fondation »
« Qu’est-ce qui te plaît ? » lui demandai-je un peu surpris.
« Et bien, je crois que ce que vous faites avec ces enfants est plus efficace que ce que nous faisons, nous. Notre présence dissuade les groupes armés de s’implanter ou venir recruter dans la région mais une fois qu’on sera parti, on ne garantit plus rien… alors que les valeurs enseignées par Buen Punto à travers la pratique du surf sont là pour la vie ! Ces gamins rêvent de faire partie du prochain groupe qui partira faire une compétition sur la côte Caraïbes ou au Costa Rica ! Tu t’imagines l’opportunité ! Ils ont un but, ils ne vont pas se faire embarquer par les paramilitaires ou partir à la « pesca blanca » ! »
« C’est quoi cette « pêche blanche » ? lui demandai-je incrédule.
« Quand les trafiquants se font arraisonner en mer avec une cargaison de cocaïne, ils jettent tout a la mer. Certains se sont spécialisés dans cette pêche la qui peut rapporter gros mais coûter très cher ! »

 

"Carine a un petit groupe de d'enfants en charge alors que Lou pousse les plus petits dans les vagues."

 

Après le cours, alors que les gamins rincent ces si précieuses planches, Terjin nous invite chez lui. Il a 26 ans et supervise cette activité pour la fondation. Devant la petite cabane en bois turquoise qui fait face à la mer, il nous présente sa famille. Elle partage ce modeste logement ; sa mère, son neveu, sa grand-mère discutent sur le pas de la porte confortablement installés dans des chaises à bascule. Terjin nous invite à rentrer. Il pousse la porte ou il est écrit « casa surf ». Au mur je remarque tout de suite des photos de surf, dont une plus spectaculaire que les autres. On y voit un gars mettre un puissant roller a midi alors qu’une grosse section tubulaire jette derrière lui. En toile de fond, un îlot rocheux recouvert de jungle se détache d’une forêt qui semble plonger dans la mer. Le genre d’image qui donne envie à tout surfeur de faire ses bagages. Pas besoin sur ce coup-là de solliciter Lou et son espagnol :
« Donde esta ? Yo quiero ir ! » (C’est où ? Je veux y aller !) lance Lou toute excitée à Terjin.
« Tiens voilà la question à 10 000 pesos, celle qu’on évite de poser à un local quand on n’a pas 12 ans » me dis-je en regardant Terjin.
« Je vous amène là-bas dès que la houle arrive, mais cuidado (attention!) Lou parce qu’elle est puissante cette vague et à 45 mn de bateau du village le plus proche »
« Et c ‘est qui sur la photo ? » demandais-je... Je comprends tout de suite que là est la question à ne pas poser. Terjin se ferme d’un coup, son grand sourire placide a disparu.
« Surfea muy bien ! El va a venir con nosotros ? » (Il surfe très bien ! Il va venir avec nous ?) poursuit Lou qui n’a pas perçu le silence qu’elle brise avec sa spontanéité.
« Lui c’est Eduwin , le meilleur d’entre nous » fini par lâcher Terjin de sa voix calme, comme étouffée par la pénombre de la pièce sans électricité.
« Il y a quelques mois, il a eu un passage à vide, il est parti à Medellin faire la fête… il a dû rencontrer les mauvaises personnes et il s’est fait enrôler par les paramilitaires, on ne l’a pas revu depuis… Il surfait cette vague comme personne ! » Terjin marque une pause, visiblement touché, on sent presque de la culpabilité. Dehors on entend les cris des enfants qui reposent les planches sur les racks. Il est instantanément ramené à la réalité du présent.
« C’est exactement pour éviter cela que je travaille avec Buen Punto et tous ces enfants. Vous avez vu, on insiste beaucoup sur les valeurs du sport : l’équité, le respect, l’inclusion, la responsabilité et la confiance. Viennent s’ajouter des valeurs propres au surf comme l’humilité face aux éléments ou le respect de son environnement naturel. Ainsi on instaure le dialogue avec les enfants pour réparer le passé et préparer l’avenir, poser des bases saines et solides.

 

"C’est aussi pour ces moments la que je voyage parce que la plus belle vague est toujours la prochaine tout comme le plus beau voyage est a venir."

 

Les places sont chères pour aller représenter les couleurs du Choco Surf Club au championnat national de surf à Barranquilla ou Santa Marta. Encore plus pour aller au Costa Rica. D ‘abord il faut être assidu à l’école qui se trouve à 3 km à pied par la plage. A marée haute ce sont deux traversées de rivière avec de l’eau jusqu’au cou voire à la nage pour les plus petit ! Sans parler des crocodiles qui apprécient les berges par beau temps. Ensuite il faut ramener des bonnes notes et enfin fracasser en surf ! Vu le peu de planches disponibles par rapport au nombre de candidats, celui qui ramassera un sac plein de déchets plastiques a plus de chance d’avoir une planche au prochain cours ! Résultat de l’initiative ; la fondation a vu s’entasser tellement de sacs d’ordures plastiques qu’elle a dû mettre en place un système de collecte et traitement jusque là inexistant dans la région ! Ainsi, une fois par semaine, le bateau taxi qui dessert les villages avoisinants, collectent les sacs pour les amener à Nuquí. Un centre de tri et compactage a vu le jour ! Ces déchets sont finalement acheminés par bateau puis par la route à Medellin vers une entreprise de valorisation de déchets. Pour bien comprendre la viabilité de ce système, nous nous rendons à Nuqui avec la collecte hebdomadaire. Shadé et Lou, tout comme nous, portent chacune un sac de bouteilles sous le soleil écrasant : « Pourquoi on doit toujours aller à la décharge quand on est en voyage ? La dernière fois a São Tomé ça sentait hyper mauvais ! » grogne Shadé.
« Parce qu’on prend les habitudes locales, surtout quand elles sont bonnes. Donc on ramasse des bouteilles en plastique pour pouvoir surfer, c’est comme ça que ça marche ici » est la réponse qui me vient en premier…
Fawel nous accueille au milieu d’une montagne de bouteilles et de canettes « Alors vous êtes prêts pour le swell qui arrive ? Pour vous remercier de votre aide le Club de surf va vous amener sur notre spot préféré, vous allez vous régaler ! » A l’évocation de cette session tant attendue Lou reprend du poil de la bête, dépose son sac de bouteilles et celui de sa soeur à côté de la nouvelle « compactadora » (compacteuse hydraulique) qui fait la fierté de Fawel. « Avant on faisait tout à la main, c’était une galère pas possible, grâce à cette machine on débite ! Mais tout cela ne fonctionne que parce qu’on a réussi à valoriser le déchet. Comme nous achetons les bouteilles, la communauté joue son rôle en les ramassant. Ensuite je vends ces mêmes déchets à une usine (Ekored.co) qui les transforme et leur donne une seconde vie. Le cercle vertueux est bouclé. »
Nous avions déjà remarqué a São Tomé et Principe que quand le cercle vertueux de la valorisation des déchets plastiques se met en place il est possible d’espérer voir moins d’ordures finir dans nos océans. Maintenant que l’utopie selon laquelle nous parviendrions à retirer les détritus déjà présents en mer a fait long feu, les initiatives se concentrent sur la vraie solution : empêcher les déchets d’arriver en mer, soit en en limitant la production (et donc la consommation), soit en les recyclant.

 

 

Comme chaque nuit ou presque, le ciel s’est déchainé. Avant de nous tomber sur la tête sous forme de gouttes de pluie grosse comme la main, il s’est d’abord déchiré de toute part. Foudroyé d’éclairs qui semblaient avoir pris notre maison pour cible, il arbore pourtant à l’aube un bleu immaculé que nous ne lui connaissions pas. Quelques rares étoiles font des heures sup en attendant que le soleil pointe au dessus de la jungle gorgée d’eau. La Panga (barque a moteur) trouvé par Terjin nous attend en bordure de mer, Lou trépigne d’impatience. Aucune trace de houle n’est visible d’ici… Camilo est du voyage tant convoité par les jeunes du coin. Ses notes ont été impeccables, il n’a pas raté un jour d’école et son engagement auprès des plus jeune est irréprochable. Heureusement qu’il a des oreilles pour arrêter son sourire !
« C’est très rare de pouvoir surfer cette vague pour nous. Grace aux rares visiteurs comme vous, on y arrive de temps de temps »
La Panga avance doucement le long de la côte sur une mer d’huile. Au loin, des nappes de brumes forment des toiles d’araignées géantes dont la jungle semble ne pouvoir se dépêtrer. Nous passons un cap, la côte fait face au Sud maintenant. Une gerbe d’eau monte vers le ciel en tapant la roche. Les regards de Terjin et Camilo s’illuminent. C’est aussi pour ces moments la que je voyage parce que la plus belle vague est toujours la prochaine tout comme le plus beau voyage est a venir.
Je reconnais tout de suite le décor de la photo vue chez Terjin avec cet ilot tout droit sorti de la planète des singes. Le cadre est impressionnant, la jungle presque menaçante tellement elle a tout recouvert. Les vagues semblent défendre la mer d’une invasion imminente de celle-ci. Je me sens privilégié à contempler ces forces naturelles a l’état sauvage, là où l’homme n’a pas encore posé sa patte. Une gauche magnifique déferle impeccablement sur 100 mètres avant de finir sa course sur de gros rochers. S’y accrochent des lianes immenses qui semblent retenir la canopée de s’envoler vers le ciel.
Il y a des sets à 2 mètres, notre petit groupe Franco-Hawaiiano-Colombien est seul au monde.
A intervalle régulier comme les sets, des dizaines de majestueux pélicans nous survolent, formant un immense V digne d’une patrouille aérienne silencieuse. On a du gagner quelques chose pour se voir offrir tel hommage !
Une fois au peak, Terjin me lance de sa voie calme.
« Tu sais hermano, j’ai le sentiment qu’on a tous mérité cette session magique alors il faut y faire honneur et en profiter a fond . Alors Vamos ! »

Texte de Manu Bouvet & © Photos Pierre Bouras