Le destin de Gérard Dabbadie
07
juin.2018

Le destin de Gérard Dabbadie

Il est sans doute le plus célèbre des shapers français. Depuis plus de vingt ans et le début de sa collaboration avec BIC Sport, des centaines de milliers de planches portent son nom. Malgré le succès, le shaper est toujours resté très discret. Rencontre avec un des poids lourds de l’industrie mondiale du shape. Un article signé Romain Ferrand pour Surf Session

Qu’est-ce qui prédestinait Gérard Dabbadie à inonder les line-ups de la planète avec ses planches ? De toute évidence pas grand chose. Voire absolument rien pour ses parents qui voyaient bien leur fiston devenir pharmacien.
Une carrière que l’intéresséa entamé avec succès - il a obtenu son diplôme de pharmacien en 1980 « pour leur faire plaisir » - avant de revenir à ses passions premières : le surf et le shape. « J’ai shapé ma première planche en 1972 », se souvient Gérard. « J’en ai même fait une dans un garage en Californie lors d’un voyage étudiant avec François Payot (qui deviendra quelques années plus tard co-fondateur de Rip Curl Europe, ndlr) ». Un single 7 pieds diamond tail, dans la veine des planches de l’époque. Gérard surfe très bien et remportera trois titres de champion de France entre 1972 et 1974 et un titre de champion d’Europe en 1975. À 20 ans, le jeune Landais est le seul surfeur de bon niveau du coin à shaper ses propres planches. « À l’époque, c’était un des meilleurs surfeurs d’Hossegor », se souvient Gibus de Soultrait, qui fondera Surf Session des années plus tard, en 1986. « Il a cassé la domination anglaise sur la scène surf européenne. Mais c’était surtout un très bon shaper. C’était d’ailleurs le premier à avoir eu un quiver de plusieurs planches dans sa voiture, pour profiter au mieux des conditions du jour, alors que nous autres n’avions pour la plupart qu’une planche ».

 

LE PIONNIER FRANCHOUILLARD

Superfrog, la marque de planches de Gérard voit d’ailleurs le jour en 1975. Un nom anglais pour un concept, lui, bien français : « Le nom vient de SuperDupont, le personnage de super-héros imaginé par Gotlib, avec son béret et sa baguette de pain sous le bras », se rappelle Gérard. « C’était une façon de mettre en avant notre côté franchouillard dans un milieu essentiellement anglo-saxon. » Le surfeur occupe alors son temps entre études de pharmacie et salle de shape, assurant une petite production artisanale et locale. À l’époque, le surf n’est encore qu’un sport marginal en France et les perspectives de business quasi-inexistantes. La création de Rip Curl Europe en 1981 va changer la donne. Maurice Cole a débarqué sur le Vieux Continent pour entamer une nouvelle vie et se faire oublier de ses vieux démons australiens, mais aussi pour créer la société (qui s’appellera d’ailleurs Frogs) avec des membres de Rip Curl Australie ainsi que François Payot. L’Australien crée très vite une salle de shape à côté des bureaux de la société. « J’ai commencé à y travailler en 1984 », se souvient Gérard, « c’est vraiment Maurice qui m’a tout appris sur le shape ». Le label Superfrog, qui a déjà produit une petite centaine de planches, sera donc mis de côté pendant quelque temps au profit de la collaboration avec Maurice et pour le compte de Rip Curl. Il faudra attendre 1990 pour que Gérard prenne son envol et se lance à plein temps dans l’aventure Superfrog. L’expérience et le réseau aidant, les affaires marchent bien et la grenouille s’impose très vite comme une des marques de planches en vue sur le marché français. Hormis des shortboards et des longboards, Gérard est l’un des premiers à réaliser des planches hybrides. En 1992, Gérard décide de sponsoriser un surfeur qu’il croise à l’eau depuis quelques années : Martial Toubois. « Je lui avais déjà commandé quelques planches, on avait un peu sympathisé et on s’est revus quand j’ai débuté la compétition en longboard en 1991 », se souvient l’intéressé. « Il m’a proposé de me sponsoriser l’année suivante. » Une collaboration fructueuse puisque Martial remporte l’équivalent du circuit européen les trois années suivantes ainsi que des coupes et championnats de France. Le longboard jouit à cette époque d’un certain dynamisme, porté par des marques comme Oxbow ou encore des événements comme le Biarritz Surf Festival.

 

 

LE PLASTIQUE, C’EST FANTASTIQUE

Le surf décolle enfin en France. Le nombre de pratiquants explose et les écoles commencent à fleurir sur les plages. Mais il n’existe pas encore de planches réellement adaptées à l’apprentissage. Bic, déjà largement présent sur le marché de la planche à voile, cherche alors à se diversifier. « On est rentré en contact en 1992 par le biais d’une connaissance commune » raconte Gérard. « La planche à voile était en perte de vitesse et Bic avait le projet de créer des planches de surf industrielles. » L’idée séduit le Landais qui accepte de se lancer dans l’aventure. Pourquoi lui plutôt qu’un autre ? « Je maîtrisais le shape des longboards et des malibus, c’est ce qu’ils cherchaient, et j’avais déjà un bon réseau », explique Gérard. La première planche de la gamme, le Natural Surf 7’9, sort deux ans plus tard, en 1994. Fabriqué à Vannes, dans le Morbihan, sur les mêmes chaînes de production Bic que les flotteurs de planches à voile, le Natural Surf est vendu dans un premier temps dans le réseau existant de la marque. Une petite révolution pour le milieu très artisanal de la planche de surf. « À l’époque, certains ont trouvé ça aussi scandaleux que quand les planches made in Asia sont apparues quelques années plus tard », se souvient Gibus. « C’était un peu un crime de lèse-majesté ». Le magazine dira même dans un article que « le loup est entré dans la bergerie ». Mais le journaliste reconnaît que « la marque a bénéficié du crédit et de l’expertise de Gérard et a tout de suite sorti de bonnes planches ». Le shaper a une vision plus tempérée de cette période : « Il n’y a pas eu de rejet pur et dur. Les shapers y ont rapidement vu leur intérêt : les débutants n’allaient pas surfer des Bic toute leur vie ». Sylvain Cazenave, qui travaillait déjà avec Bic comme photographe pour la planche à voile, se souvient très bien de l’arrivée de la marque sur le marché : « Ils ont fait ça de manière très intelligente en travaillant tout de suite avec le milieu, les écoles de surf… ». Les retours s’avèrent très vite plutôt bons. Même écho pour Martial Toubois, devenu rider Bic la même année : « Bien sûr, il y avait les puristes qui étaient contre l’arrivée de ces planches en plastique. Mais, j’ai fait essayer les planches à plein de monde et les gens étaient tous agréablement surpris ».

 

LES GRANDES ANNÉES

La gamme s’étoffe rapidement (6’10, 7’3, 6’7, 9’…) et le succès de Bic Surf dépasse rapidement les frontières, à la fois géographiques et sportives. La marque n’a plus grand chose à prouver et a trouvé son public. Les affaires vont bon train et Bic lance le One Design Longboard Challenge, un circuit mondial qualificatif sur lequel les compétiteurs surfent tous le même modèle 9 pieds Bic. Les seize finalistes se retrouvent pour la manche finale dans des lieux prestigieux : Costa Rica, Pérou et même aux Mentawai en 2002. « C’était les grandes années du marketing », rigole Gérard. « On avait emmené une quarantaine de personnes sur cinq bateaux aux Mentawai. C’était super, mais à un moment il a fallu se demander si tout ça était vraiment rentable. » Et pourtant, quel meilleur coup de pub pour Bic que de faire s’affronter les meilleurs mondiaux de la discipline sur leurs planches ? D’autant que le niveau était élevé, Joel Tudor et Harley Ingleby n’ayant par exemple pas passé les qualifications dans leurs pays respectifs. « J’ai revu Ingleby il n’y a pas si longtemps », raconte Gérard, « et il m’a raconté à quel point il trouvait que la planche marchait bien et qu’il avait été déçu de ne pas se qualifier ». Le succès de la gamme Bic Surf ne s’est jamais démenti depuis ces années, même si l’arrivée des planches NSP au milieu des années 2000 a ralenti sa croissance et que les planches de SUP représentent désormais la moitié du chiffre d’affaires de Bic Sport. En 2012, l’usine de Vannes a célébré le cent millième exemplaire de sa 7’3 sortie de ses moules. La gamme s’est considérablement développée ces dernières années et propose aujourd’hui plus d’une trentaine de planches. Le Natural Surf 7’9 reste le deuxième modèle le plus produit. Combien de planches de surf Bic ont-elles été créées depuis 1994 ? Gérard a arrêté de compter il y a bien longtemps : « On en est à plus de 500 000 », annonce-t-il sans fausse modestie. Son nom apparaît pourtant sur chacune d’entre elles. Inutile de dire que très peu de shapers à travers le monde peuvent se targuer d’un tel bilan.

 

 

UNE AVENTURE INTERNATIONALE

De quoi avoir fait de Gérard le premier shaper millionnaire français ? « Je gagne évidemment plus que si j’étais resté dans mon atelier à Hossegor mais moins que si j’étais devenu pharmacien. Si tu veux devenir riche, tu ne fais pas shaper. » D’abord rémunéré en contrat par modèle, il aura fallu attendre quelques années avant qu’il touche une commission sur les ventes de ses planches. Devenu depuis responsable des ventes de Bic Surf sur la France, il partage son temps entre Hossegor et Vannes, où il continue de développer les gammes Bic, mais aussi sa marque Superfrog, désormais produite en Asie et distribuée par la marque de stylos à bille. Déjà distribuées dans toute l’Europe, mais aussi aux USA ou au Japon, ses planches continuent leur expansion : « Récemment, nous avons reçu la toute première commande en provenance d’Iran ! Une chose rendue possible grâce à Marion Poizeau qui est tombée amoureuse du pays et a réussi à faire accepter le surf, et Iban Reignier de Surfeurs Solidaires à qui on donne du matériel depuis longtemps ».
Loin de porter sa réussite en triomphe, le Landais reste très discret, voire distant. « Ça a toujours été un solitaire », se souvient Sylvain Cazenave. « Déjà dans les années 70, il semblait fuir le monde, en allant surfer très tôt ou tout seul ». Gibus confirme : « Il est resté très discret, il n’est pas du genre à participer aux Masters par exemple ». L’ancien champion français ne s’en cache d’ailleurs pas, il ne surfe désormais que très rarement : « Je suis toujours sur l’eau, mais au large, sur mon voilier », sourit-il. L’intéressé reste plutôt satisfait de la tournure que le surf a pris ces dernières années : « Le surf se porte bien. Je suis content de voir qu’il y a aujourd’hui une vraie diversité de shapes à l’eau : des longboards, des eggs, des fishs, des alaïas, des noseless… De plus en plus de filles aussi. C’est le côté compétitif à outrance qui me gêne, il n’y a plus l’esprit club d’avant, on monte trop le chou aux kids. Mais le nombre de pratiquants continue à augmenter, les écoles aussi. Le surf ne sera jamais has-been ». Gérard Dabbadie ne semble pas réaliser l’influence que ses planches et lui ont eu sur toute une génération de surfeurs mais aussi sur le surf-business en général. Ce n’est finalement pas si grave puisqu’eux, en revanche, savent très bien ce qu’ils lui doivent.

Propos receuillis par Romain Ferrand paru dans Surf Session Collector 2016