L'Expérience unique de Rapa Nui
24
avril.2018

L'Expérience unique de Rapa Nui

Il y a trois ans, Carine Camboulives et Manu Bouvet avaient retrouvé la Race for Water Odyssée sur l’île de Pâques. Cette expédition autour du monde qui ambitionnait de réaliser le premier état des lieux global de la pollution plastique des océans nous a beaucoup appris sur notre terrain de jeux favori. Retour sur une expérience extraordinaire qu’ils ont partagé en famille sur leurs planches de SUP. 

Il existe cinq gyres de plastique sur nos océans. Les gyres sont d’immenses tourbillons ou vortex d’eau créés par les vents et les courants marins, au sein desquels les déchets plastiques se déplaçant dans les océans se regroupent et s’accumulent, pour former de gigantesques zones de pollution diffuse. En cumulé, ces 5 zones représentent une superficie égale à 25 fois la France. Contrairement à certaines idées reçues, les gyres ne sont pas des zones d’accumulation compactes de déchets mais des zones de pollution ayant de plus fortes concentrations en microparticules plastiques que les eaux de pleines mer. En flottant à quelques centimètres sous la surface des eaux, la pollution plastique peut être quasiment invisible à l’œil nu et non-identifiable par des photos aériennes. Elle n'est pas "photogénique" et c'est bien un des gros inconvénients de cette pollution océanique ! Si elle l'avait été  nous aurions tous vu des images de nos océans en mutation et la vision de telles images n’aurait laissé personne indiffèrent. Mais voilà, les 25 millions de tonnes de plastique déversées chaque année dans les océans se promènent en liberté totale et finissent même par souiller les plages les plus isolées de la planète. L’île de Pâques, est là pour le prouver. Son isolement dans l’océan Pacifique fait de cette île mythique un véritable aimant à vague.

 

De Bretagne à Rapa Nui :

Dès que je rentre en Bretagne je prends mon SUP et vais ramer dans le Golfe du Morbihan où une myriade d’îles profitent du massage iodé prodigué par les marées. Le chant des mouettes et le bruit des haubans contre les mâts assurent l’ambiance sonore de ce spa au grand air marin dont les odeurs et les lumières sans cesse changeantes complètent la prestation. Le résultat est exceptionnel car rarement autant qu’ici la nature n’a été aussi belle. Ce labyrinthe aquatique avec ses vents capricieux et ses courants vicieux est l'expérience ultime pour celui qui veut tester ses aptitudes de régatier. Natif de l’île d’Arz, c’est dans cet environnement particulier que Franck David a affûté ses talents de windsurfers qui lui permirent de décrocher une médaille d’or au J.O de Barcelone en 1992. Les festivités qui s’en suivirent font encore des vagues dans le Golfe ! Aujourd’hui Franck navigue toujours mais son engagement à la tête de la Race for Water Odyssée prime. Je l'ai rencontré quand nous étions jeunes adolescents, moi débutant et lui déjà espoir mondial. Nous sommes resté en contact, nous croisant sur les spots Bretons tout en gardant un œil sur nos projets respectifs. Un jour Franck me sollicita pour faciliter l’escale Hawaiienne du Race for Water Odyssée prévue en Juin 2014. L'occasion parfaite pour joindre nos efforts pour la protection des océans.
Nos chemins ne se croiseront pas à Hawaii mais quelques milliers de kilomètres plus au Sud dans l’Océan Pacifique, sur l’île de Pâques ou le trimaran RFWO fait escale quelques semaines plus tôt.

 

 

Carine, nos 2 filles, Lou et Shadé et moi, accompagnés du photographe Pierre Bouras et du réalisateur Théo Reynal scrutons l’horizon sur la côte sud-est de l’île de Pâques. Le MOD 70 (Trimaran de course de 70 pieds) aux couleurs de la fondation Race For Water y fait escale durant son tour du monde. L’expédition a prévu d’y faire des relevés et analyses scientifiques. Son but : évaluer la concentration de débris plastiques et estimer leur provenance. Ce qui nous rapproche de la fondation, au delà de préoccupations partagées sur la santé des océans, c'est la passion de son équipage pour les sports de glisse. Steve Ravussin, skipper et ancien détenteur du trophée Jules Vernes est un fervent pratiquant de kite surf alors que Martin Gaveriaux, routeur, est un habitué des sessions de windsurf à Maui. Tous pratiquent également le SUP. Aujourd’hui nous avons rendez-vous avec eux ; derrière nous, s’étire la baie de Tonga Riki, à nulle autre pareil. Faite de rochers de lave d’un côté et d’immenses falaises abruptes de l’autre, la baie borde une immense pâture d’un vert presque fluorescent où galopent des chevaux sauvages. En arrière plan, le volcan Raro Raraku trône majestueusement face aux regards intenses de 15 Moai de 10 mètres de haut chacun, parfaitement alignés dos à la mer. Ces géants, images emblématiques de l’île de Pâques sont des sculptures massives de personnages représentant probablement des ancêtres du clan. L’ensemble de la scène fait frissonner n’importe quel visiteur avant même que celui-ci n’ait réalisé son premier selfie ; c’est dire la fulgurance du phénomène !
Mais derrière ces Moai, en toile de fond à une cinquantaine de mètres du bord se trouve un plateau rocheux a fleur d’eau ou jailli une gauche courte mais très creuse et une droite plus longue amenant directement dans les cailloux pour peu qu’on rate la sortie. Si on a la chance d’y voir une houle de Sud avec du vent off shore alors Tonga Riki serait la vague avec le Mana (l’énergie, la force en Hawaiien) le plus fort au monde. Mais nous n’en sommes pas encore là.
En cette matinée d’automne, une fois n’est pas coutume, la houle est faible à Rapa Nui. Pour une fois nous nous en réjouissons car si cela n’était pas le cas le Trimaran RFWO n’aurait aucune chance d’y jeter l’ancre. Il n’y a pas de mouillage protégé à l’ile de Pâques et la météo sans cesse changeante ne permet presque jamais à un bateau de rester plus de 2 jours au même endroit. 6 jours de mer seulement furent nécessaires au RFWO pour parcourir les 2300 miles nautiques qui séparent Valparaiso au Chili de Tonga Riki. Et pourtant il aurait pu mettre moins de temps s’il avait voulu se rapprocher des 46 nœuds déjà atteints en mode « record ». Là n’est évidemment pas le but pour ce bateau qui espère finir son tour du monde en un seul morceau. La silhouette imposante du trimaran fait son apparition à l’horizon pour finir par s’immobiliser dans ce cadre à couper le souffle.
Le lendemain matin nous sommes invités à bord pour faire le tour de l’île et trouver un mouillage plus calme, le vent ayant déjà tourné à l’Est. Alors que le voilier « monte » progressivement au dessus de l’eau au fur et à mesure que ses voiles prennent le vent je ressens des sensations similaire à celle du windsurf. Nous atteignons les 30 nœuds pendant une accélération qui semble ne demander que peu d’efforts au bateau et à son équipage. Je n’ose imaginer les sensations ressenties à faire tourner à plein régime un tel engin pendant des semaines de courses !

 

 

Nous voilà de retour sur la terre ferme après avoir jeté l’ancre à Anakena, une des deux seules plages de sable de l’île. Le spectaculaire rose du sable contraste avec le vert des collines au sommet desquelles se dressent plusieurs majestueux Moai. Les scientifiques de l’expédition ont prévu un prélèvement de débris plastiques dans ce cadre magique suivi d’un atelier de sensibilisation auprès des enfants de l’île. Avec leurs bons yeux et leur centre de gravité plus près du sol, les enfants sont parfaits pour repérer les particules de micro plastique présentes dans le sable. Lou et Shadé partagent un seau et un tamis pour filtrer ainsi qu’une pince à épiler pour se faire le maillot…hein ? quoi ? non je déconne, elle sert a attraper les microparticules, c’était pour m’assurer que vous suiviez bien ce paragraphe loin des vagues ;). Sous le regard protecteur de Marco Simeoni ; le président de la Fondation Race for Water, elles ont en charge un carré de 50 cm par 10 cm de profondeur. Il est difficile d’imaginer la quantité de micro plastiques récupérée par Lou et Shadé sur une aussi petite surface ! Il s’agit de la plus forte densité jusque la trouvée par l’expédition depuis son départ de France. Si on rappelle que l’île de Pâques est la plus isolée du monde, qu’elle n’a que 5000 habitants et aucune industrie, cela donne une bonne idée des distances parcourues par les déchets plastiques dans les océans et l’ampleur de leur présence. Une des conséquences les plus visibles du phénomène de la pollution des océans par les micro-plastiques sont ces milliers de carcasses d’albatros en décomposition sur les rivages des iles Midway (Pacific Nord). Leurs images qui ont fait le tour du monde montrent clairement, en lieu et place de ce qui était dans leurs estomacs, ici un briquet entier, là un bouchon de bouteille intact ou encore une mosaïque multicolores de micro-plastique. Le tout ingurgité par mégarde par ces volatiles à la place de ce qu’ils espéraient être du poisson. Chaque jour, des centaines d’entre eux ne survivent pas à l’indigestion. Les poissons font de même et nous, humains, consommons ces mêmes poissons. La boucle est bouclée diront certains, retour mérité à l’envoyeur pour d’autres puisque les études scientifiques les plus récentes font état de plastique dans les cellules humaines…

Riding Rapa Nui.

Pour mettre fin au mal de dos occasionné par ces heures à faire des « pâtés de sable » nous ne résistons pas à l’appel de ce plan d’eau turquoise. J’ajuste le porte bébé de Shadé dans mon dos avant que nous ne sautions sur nos planches pour une petite ballade côtière en famille. Depuis que nous voyageons en famille, j’attends avec impatience ces balades en SUP. Elles donnent toujours lieu à de bons moments de partage durant lesquels on apprécie de contempler en silence la terre depuis la mer. À Rapa Nui, encore plus qu’ailleurs, le SUP est l’outil parfait pour découvrir le littoral car comme je l’ai mentionné avant, il n’y a que 2 plages de sable sur l’île, le reste de la côte étant fait de pointes rocheuses ou de falaises.

 

 

L’accès aux spots de surf est donc difficile, exception faite de Hanga Roa, la capitale, plage sur laquelle Carine Lou et moi avons pu partager plusieurs bonnes vagues faciles. Les autres vagues sont souvent impressionnantes, elles bougent beaucoup d’eau car elles sont pleines d'eau et à la limite de roches de lave ou de falaises. Enfin, ce qui est souvent un atout, comme l’absence d’autres surfers, devient ici un peu gênant, surtout quand il y a de la taille et c’est souvent le cas à l’île de Pâques.

Nous arrivons aux aurores à Tonga Riki avec un bon swell de sud et un léger vent d’est. Les guides de voyage n’exagèrent pas, voir le soleil se lever sur la baie est époustouflant. En sortant de derrière les falaises le soleil irradie lentement toute la baie d’un faisceau lumineux ; d’abord le dos des Moai se pourpre d’une cape orange puis le sol s’illumine. Enfin les flancs du volcan Rano Raraku s’embrasent. Si la droite ne déferlait pas à un bon mètre cinquante, nous serions certainement restés longtemps mystifiés par le spectacle. Au lieu de cela, je saute à l’arrière du pick-up pour me saisir de ma planche alors que Pierre, le photographe et son acolyte Théo à la camera sont déjà partis se mettre en hauteur pour réaliser une image qu’ils ont en tête depuis le premier jour. De mon coté je sais la vague que je dois prendre. Ce sera la seconde ou troisième du set, la plus grosse, celle qui déroule aussi le plus loin dans la baie et qui laisse une porte de sortie vers le large. Je prends donc mon temps pour m’imprégner de l’endroit, je regarde ce qui m’entoure, réalise mieux où je me trouve et comprends que jamais encore je n’ai ressenti une telle énergie, une telle force, ce fameux « Mana » dans lequel la culture polynésienne puise sa force. Du peak, je distingue parfaitement les 15 colosses de pierre qui me tournent le dos mais dont la présence ne se fait pas moins sentir. Je ne m’attends pas à ce qu’ils se retournent pour me voir faire des ronds dans l’eau mais je sollicite quand même leur bienveillance pour la suite de la session. Les deux vagues suivantes me rassurent m’offrant un super ride dont je ressors peut être un peu trop confiant… La marée continue de baisser, avec elle les sets se font plus espacés et la sortie de vague de plus en plus limite. Je fini par me lancer sur une vague plus petite qui m’emmène un peu trop à l’inside, j’en sors quand même pour me retrouver face à celle de derrière, deux fois plus grosse qui casse 20 mètres devant moi. Je me fais sonner les cloches comme il se doit et évite de peu l’oursinade dans les rochers.

 

 

Le surf n’est pas facile sur l’île de Pâques. Les sessions se méritent, ce constat est valable pour la voile ou la vie locale. C’est le prix à payer pour vivre isolé, entouré d’un des plus grands mystères de l’Histoire. L'atmosphère est rude comme en témoignent les paysages, le climat, les coutumes ou les gens. Le poids de l’histoire fait d’exodes et de guerres tribales est encore palpable aujourd’hui alors que Rapa Nui peine encore à vivre en paix avec son identité et son attachement au Chili. En revanche, pour les voyageurs disposés à prendre le temps, à attendre le bon moment pour se mettre à l’eau ou rencontrer les gens,  l’île de Pâque partagera le meilleur de son Mana pour offrir une expérience initiatique inoubliable. Cependant, s’il a fallu des milliers d’années au « nombril du monde » pour devenir cet héritage géologique et historique, il nous aura seulement fallu à nous humains de l’ère « moderne » à peine un siècle pour mettre en péril tout l’écosystème qui l’entoure. Avec la Race for Water Odyssée, je regarde la plage différemment. Je ressens un malaise certain. Cela ne me gène pas seulement que la nature souffre, mais cela va tempérer la joie que j’avais jusque-là à simplement sentir le sable entre mes doigts et mes orteils. Cela me gène parce qu'il y à 40 ans, lorsque j’avais l’âge de Shadé et que j’allais à la plage avec mon saut et ma pelle il n’y avait pas tout ce micro-plastique aujourd’hui omniprésent sur la terre et dans l’eau. Cette dégradation à donc presque totalement eu lieu de mon vivant et c’est dur à accepter. Cependant, la prise de conscience environnementale qui mène à l’ initiative de la Race for Water est très récente et déjà globalisée. En peu de temps, elle a réussi à marquer un tournant dans les préoccupations et les comportements de beaucoup d’entre nous, surtout des plus jeunes. Cet élan a lieu ici et maintenant, de notre vivant, nous en sommes porteurs et c’est une chance.

 

Guide pratique

Trajet :
Il n’y que 2 moyens de se rendre à l’île de Pâques, les deux grâce à LAN Chile soit par Santiago soit par Papeete, Tahiti. La compagnie dessert l’île depuis 1968, avant le bateau était la seule option ! A partir de 400 Euros depuis Santiago et 700 depuis Tahiti. www.lan.com

Période :
Il y a du vent et des vagues toute l’année sur l'île car sa position géographique au milieu du Pacifique lui permet de recevoir les houles de Nord et de Sud.

Logement :
Beaucoup d’option de logement ; quasiment toutes à Hanga Roa la capitale ou proches de celle-ci. Du camping à l’hôtellerie de luxe en passant par de nombreuses pensions nous avons bien aimé Rapa Nui cabins : rapanuicabins@gmail.com
Bungalows pratiques avec cuisine devant la mer de 2 a 4 pers à partir de 60 Euros par nuit.

Voiture indispensable mais pas nécessairement 4x4, à partir de 45 E par jour

En savoir plus sur la santé des océans et les actions de la Race for Water :  www.raceforwater.com